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Une passerelle entre deux mondes.

ENJEU | LA VALORISATION DE LA RECHERCHE |  épisode #1 | par Guénolé Carré | 22 Juin 2021

Depuis plus de vingt ans, l’ouverture de la recherche publique sur le monde industriel a radicalement changé le visage du monde scientifique français. En plein essor, cette pratique que l’on nomme volontiers « valorisation » se développe avec dans son sillage son lot de craintes et d’inconnues. Une collaboration entre ces deux mondes pourrait pourtant ouvrir de superbes perspectives pour l’innovation technologique nationale.  

Comment la valorisation relèvera-elle les défis qui l’attendent ? Focus sur un processus aux mille facettes.

Le 24 décembre 2020, la loi de « programmation de la recherche » était adoptée en première lecture par les députés. En plus d’intégrer une augmentation substantielle des crédits alloués à la recherche, cette mesure met également l’accent sur la collaboration entre la recherche publique et le monde industriel dont elle fait l’une de ses priorités.

Cette volonté de rapprochement que les différents gouvernements ont élevé au rang de priorité depuis une vingtaine d’années est l’un des nombreux visages du processus que l’on nomme « valorisation de la recherche ». Résolument polysémique, ce terme désigne les techniques et stratégies visant à assurer l’interface entre recherche publique et monde industriel avec à la clé, l’intégration de la recherche publique à une logique de marché.

Longtemps pensée dans la seule optique de défense et d’exploitation des résultats de recherche, la fin du XXème siècle voit une prise en compte croissante des problématiques de valorisation au sein des politiques de recherche.  Ainsi, dès 1980 aux États-Unis, le Bayh-Dole Act devait imposer à tous les laboratoires de recherche publique ou financés par l’état de breveter leurs avancées, le gouvernement s’octroyant un droit de licence sur chacune d’entre elles. De manière plus timide, le CNRS dans ses statuts de 1982, intégrait « l’application » et la « valorisation » des résultats de recherche à ses missions. 

Loin d’être quelque chose de superflu, protéger ses résultats peut même rapporter gros à une structure de recherche. En 1989, une équipe du CNRS dirigée par le chimiste Pierre Potier synthétisait le docétaxel : un anticancéreux. En plus d’avoir valu à son découvreur la médaille d’or du CNRS en 1998, les royalties versées par l’industrie pharmaceutique pour la production de la molécule furent très conséquentes. Entre 1998 à 2011, l’institut perçut à ce titre la modique somme de 50 millions d’euros par an, soit 1,5% de son budget total.

Cependant, gérer les retombées commerciales d’une innovation et un travail complexe qui nécessite de nombreuses compétences. S’ajoute souvent à cela un long processus de développement avant qu’une découverte ne conduise à une innovation exploitable. Assurer la liaison entre des industriels intéressés par des solutions innovantes et les chercheurs qui les développent, ce sont justement les missions des sociétés dites de valorisation.

CNRS, INSERM, CEA : tous les grands instituts de recherche Français disposent aujourd’hui de leur propre organisme devant favoriser une exploitation rationnelle des résultats scientifiques. Longtemps parent pauvre de cette politique, la recherche universitaire peut désormais elle aussi profiter d’une offre de valorisation avec les Sociétés d’Accélération du Transfert de Technologies (SATT). Au nombre de 14 réparties dans les différentes régions, ces structures proposent depuis 2010 des services similaires à ceux de leurs homologues des grands instituts.

Si l’exploitation de licences représente une part importante des revenus générés par les sociétés de valorisation, elle n’est désormais plus l’unique solution que ces dernières peuvent offrir. À l’instar du chimiste Liebig qui en 1865 avait créé sa société d’extrait de viande (procédé qu’il avait développé et breveté), les organismes de valorisation peuvent également servir de tremplin pour aider à la création de start-up devant commercialiser une invention. S’appuyant sur des technologies de pointe et des équipes performantes, celles issues des centres de recherche publics jouissent d’une durabilité très enviable. Des plus de 1400 start-ups issues du CNRS depuis 1999, elles sont 80% à toujours être en activité. Idem pour le CEA dont les sociétés filles accusent un taux de survie de 70% ; chiffres qui laissent rêveur dans un milieu où l’échec tient souvent lieu de norme.

Bien que centrale dans ce processus, la mise en valeur des résultats n’est que l’une des facettes de ce que l’on entend par « valorisation ». Afin d’orienter la recherche publique vers les attentes de l’industrie, la valorisation à la française fait aussi la part belle à la recherche collaborative.

Depuis 2011, 8 Instituts de Recherche Technologique (I.R.T) permettent à des chercheurs issus du public et du privé de travailler côte à côte sur des thématiques communes. Que ce soit sur l’aéronautique comme à Toulouse ou les biotechnologies à Lyon, ces structures se focalisent sur les domaines de prédilection des écosystèmes scientifico-industriels locaux. Au sein des pôles de compétitivité sur lesquels ils s’appuient, les I.R.T affichent l’ambition d’une mise en commun les différentes compétences afin de pouvoir en dégager une expertise de premier plan, reconnue à l’international.        

Aux antipodes de ces grandes structures, la mise en place de dispositifs favorisant l’établissement de contacts personnels entre les professionnels est aussi un axe pour développer des collaborations sur le long terme.

Dans cette optique, les Conventions Industrielles de Formation par la Recherche (CIFRE) permettent depuis 1981 à des entreprises de bénéficier d’une subvention pour recrutement de jeunes doctorants. À la clé : la mise en place d’un contact étroit entre le monde universitaire et celui de l’entreprise. Entreprise qui à l’issue de la soutenance de l’étudiant pourra embaucher ce dernier et disposer ainsi d’un salarié compétent et déjà rompu à son travail. De 1500 contrats signés en 2020, ce chiffre devrait passer à 2150 en 2027 selon les objectifs affichés par la nouvelle loi de programmation de la recherche. Preuve de succès d’un partenariat donnant-donnant qui continue à séduire quarante ans après sa création.

Si la valorisation de la recherche semble représenter une priorité importante des différents gouvernements depuis au moins vingt ans, certains points de ce processus sont pourtant critiqués. Au sein de la recherche publique, on s’inquiète d’une certaine mainmise des impératifs de l’industrie sur les travaux à mener qui conduirait à délaisser certains domaines d’étude pourtant prometteurs. 

Pratique encore relativement jeune, la valorisation à la française est aujourd’hui en plein développement. Arriver à un système équilibré et mature sera donc l’un des objectifs pour ce processus au combien polymorphe.